Sacres de la Fraternité Saint-Pie X : « Une obstination dans le schisme »
Paris Notre-Dame du 25 juin 2026
Près de quarante ans après les sacres de 1988 par Mgr Marcel Lefebvre, la Fraternité Saint-Pie X (FSSPX) s’apprête, le 1er juillet, à consacrer, sans mandat pontifical, quatre nouveaux évêques. Décryptage avec le P. Albert Jacquemin, prêtre de Paris, ancien membre de la FSSPX qu’il quitta en juin 1988. Docteur en histoire du droit et en droit canonique, maitre de conférences à la faculté de droit canonique de l’Institut catholique de Paris (ICP) et président du Tribunal pénal canonique national (TPCN), il a publié, en mai dernier, un essai consacré à ce sujet : Le choix de la rupture. Mgr Lefebvre, Rome, les sacres, 1974-2026.
Paris Notre-Dame – Pourquoi avoir écrit ce livre ?
P. Albert Jacquemin – Le 2 février dernier, l’abbé Davide Pagliarani, supérieur général de la Fraternité Saint-Pie X, a annoncé la consécration de nouveaux évêques, le 1er juillet prochain. Pour ceux qui connaissent le sujet, cette annonce n’était pas vraiment une surprise. Les sacres de 2026 ne sont pas une nouveauté, mais plutôt la reproduction de ce qui s’est passé en 1988, à savoir le sacre de quatre évêques par Mgr Marcel Lefebvre, contre la volonté du pape d’alors, Jean-Paul II. 1988, cela fait 38 ans ; c’est-à-dire plus d’une génération. On méconnaît ou on a oublié ces événements. Pour ma part, je les ai vécus de l’intérieur. Si j’ai écrit ce livre, c’est pour rappeler les faits et expliquer ce qui se joue vraiment entre la Fraternité Saint-Pie X et le Saint-Siège : il s’agit d’un différend ecclésiologique, théologique et doctrinal, et non d’une simple dissidence disciplinaire ou liturgique.
P. N.-D. – Comment expliquez-vous, justement, cette crispation autour de la liturgie ?
A. J. – Mgr Lefebvre a fait de l’attachement exclusif à la messe tridentine la marque de l’opposition déterminée au Concile Vatican II. Il a indissolublement lié la célébration de l’ancienne liturgie au refus du Concile ; l’un n’allait pas sans l’autre, et cela a conduit à une impasse que le Saint-Siège ne pouvait accepter. Des efforts de conciliation ont pourtant été consentis du côté de Rome. Mais en 1988, alors qu’on était proche d’un protocole d’accord, Mgr Lefebvre refuse le statut juridique proposé à la Fraternité Saint-Pie X, lui reconnaissant l’usage de la liturgie tridentine et même la faculté de consacrer un évêque. Mgr Lefebvre décide cependant d’ordonner quatre évêques sans mandat pontifical. Le pape Jean-Paul II publie alors la lettre apostolique Ecclesia Dei, où il encourage tous les évêques à accueillir généreusement ceux qui ne suivent pas Mgr Lefebvre dans sa dissidence. Plusieurs instituts de prêtres ou de religieux, célébrant selon la liturgie tridentine tout en étant en communion avec l’Église, sont érigés à cette époque. Dès lors, la messe tridentine est décorrélée de l’opposition au Concile. Et aujourd’hui encore, on peut participer à cette liturgie tout en étant en communion avec Rome. Le problème est ailleurs. Il est théologique, tout simplement.
P. N.-D. – En quoi est-ce un problème théologique ?
A. J. – C’est un problème théologique concernant l’autorité du magistère dans l’Église, les conditions de la communion hiérarchique ou encore l’articulation entre la tradition et le magistère après Vatican II. Lors d’un concile, il y a d’importantes phases de discussion qui permettent aux évêques d’exprimer leur avis, leur désaccord ou leur opposition – et que Mgr Lefebvre ait fait partie des opposants à plusieurs textes n’est pas un problème en soi. Mais à partir du moment où le document est voté, promulgué par le pape avec tous les Pères conciliaires, il devient un acte du magistère, scellé par l’autorité du pontife romain et des évêques en concile : ce n’est pas rien ! Ensuite, il faut mettre le concile en œuvre. Au départ, Mgr Lefebvre estimait qu’il y avait des abus dans cette application. Il faut rappeler que les réformes conciliaires furent appliquées dans l’ambiance des années post-mai 68 ; des abus, il y en a eu. Mais peu à peu, Mgr Lefebvre finit par considérer le Concile lui-même comme l’origine de tous les maux des années 1970. Sa pensée d’opposition absolue au Concile prend corps à ce moment-là.
P. N.-D. – Comment définir cette pensée ?
A. J. – Le Concile devient une sorte de frontière étanche entre l’Église préconciliaire et l’Église aujourd’hui. La déclaration du 21 novembre 1974 est un document charnière, car, pour la première fois, Mgr Lefebvre exprime officiellement sa pensée – qui est une pensée dichotomique – et la manière dont s’ordonnent, à ses yeux, la tradition, le magistère, et l’obéissance au pape. La tradition, pour lui, c’est l’Église d’avant le Concile, qu’il qualifie de « toujours ». « Toujours », cela fige tout : c’est « la messe de toujours », « la doctrine de toujours », « le prêtre de toujours », etc. Certes, ces simplifications ne résistent pas à l’exégèse historique, mais elles impressionnent. Le slogan porte.
Et puis, face à cette « Église de toujours », il y a l’Église « conciliaire », qui s’éloigne de la tradition. C’est pourquoi Mgr Lefebvre refuse le magistère depuis Vatican II. Or, en théologie catholique, c’est bien le magistère – lequel appartient à l’évêque de Rome et au collège des évêques – qui authentifie la tradition. Mgr Lefebvre insiste sur le fait que le magistère ne peut être reçu que dans la mesure où il est conforme à la tradition. Mais selon quels critères ce discernement est-il possible ? Qui peut juger de la conformité du magistère à la tradition ? Mgr Lefebvre ou le pape ? En l’occurrence, Mgr Lefebvre s’est implicitement reconnu la capacité d’opérer ce discernement. C’est la racine de l’acte schismatique de 1988. Cela pose une question critériologique fondamentale, car, dans l’Église, un groupe particulier ne peut pas s’arroger l’autorité de juger de la conformité du magistère à la tradition.
P. N.-D. – Sur quels arguments s’appuient donc Mgr Lefebvre et la Fraternité pour aller jusqu’à consacrer des évêques ?
A. J. – En 1988, il y a un enjeu de « survie de la tradition », car Mgr Lefebvre, vieillissant, voulait pourvoir à sa succession. C’est pourquoi, il y avait, selon lui, un état de nécessité. Aujourd’hui, dans un contexte différent, la Fraternité Saint-Pie X recourt aux mêmes arguments et invoque une situation de crise exceptionnelle – un état de nécessité – autorisant de consacrer des évêques sans l’accord du pape. Mais dans l’Église, un évêque ou un groupe particulier ne peut décréter un état de nécessité pour son propre bénéfice, contre la volonté du successeur de Pierre. De plus, un état de nécessité (quand il est justifié) est toujours temporaire. Or là, l’état de nécessité est permanent, ce qui est un non-sens. L’ultime argument, c’est le discours apocalyptique : « C’est une crise jamais vue dans l’histoire de l’Église, nous sommes à la fin des temps, et dans cette apostasie générale, il faut croire que le Ciel a donné des grâces particulières à Mgr Lefebvre pour agir en dehors des voies de l’ecclésiologie classique. » On trouve ces éléments de pensée notamment dans l’homélie des sacres de 1988. On dérive donc, peu à peu, vers une argumentation de nature charismatique. Ce qui est, somme toute, assez logique, car lorsqu’un groupe religieux se sent marginalisé par l’autorité de l’Église, il doit, pour se justifier et exister, en appeler à l’instance supérieure. Et l’instance supérieure, c’est le Ciel.
P. N.-D. – Vous évoquez le sermon des sacres de 1988… Que va-t-il se passer le 1er juillet prochain ?
A. J. – On va répéter les sacres de 1988. Mais c’est une réitération aggravante, parce que c’est une récidive, une obstination dans le schisme. Jean-Paul II, en 1988, dans Ecclesia Dei, avait dénoncé « un acte schismatique ». Un acte schismatique ouvre un schisme. Cela se produit peu à peu. C’est comme une faille ouverte qui s’agrandit avec le temps. Le schisme vient progressivement et se consomme théologiquement, pastoralement puis sociologiquement. Ces nouveaux sacres vont faire dériver la Fraternité Saint-Pie X encore un peu plus loin de l’Église, même si elle proclame reconnaître l’autorité du pape. Avec ces nouvelles consécrations, la Fraternité consolidera son statut de structure ecclésiale parallèle. Car, en droit canonique, l’acte schismatique ne consiste pas dans une non-reconnaissance de l’autorité du pape, que la Fraternité ne nie pas, mais dans le refus de sou¬mission au pontife romain et de communion avec lui et les membres de l’Église. Ordonner un évêque sans mandat pontifical, a fortiori contre la volonté du pape, est un acte grave contre la communion avec le successeur de Pierre, acte auquel est attachée une excommunication latae sententiae, c’est-à-dire automatique.
P. N.-D. – C’est d’ailleurs ce qu’a rappelé le cardinal Victor Manuel Fernandez il y a quelques semaines…
A. J. – Tout à fait. Il l’a fait en s’appuyant sur le droit de l’Église. Pourquoi cette excommunication est-elle réservée au Siège apostolique ? Parce que c’est un acte d’une gravité exceptionnelle. Certains disent qu’ordonner des évêques sans l’accord du pape ne fonde pas, en soi, un schisme. Cela peut être vrai dans des situations très particulières (guerres, persécutions, catastrophes naturelles, etc.). Mais encore une fois, l’acte schismatique ne consiste pas d’abord à consacrer un évêque sans mandat pontifical, mais à le faire, par un acte de désobéissance objective, contre la volonté explicite du pape. Consacrer des évêques dans ces conditions ne relève pas d’un manquement à une simple norme canonique positive, mais d’un manquement à une norme touchant au droit divin.
P. N.-D. – C’est-à-dire ?
A. J. – On touche là à l’unité de l’Église et à sa constitution divine. Être fidèle signifie persévérer dans la communion de l’Église reçue du Christ, même si on ne saisit pas toujours toutes les dispositions du magistère. Certaines choses, au cœur des crises que traverse l’Église, peuvent heurter notre sensibilité. Il y a toujours eu des crises dans l’Église. Depuis le soir du Jeudi saint, depuis que Judas, après avoir communié de la main du Seigneur, a trahi son maître, l’Église pérégrinante dans le monde est en crise ! Rompre avec l’autorité hiérarchique pour prétendre sauver l’Église et la tradition, contre elles, revient paradoxalement à en nier la nature et à se couper de la vie de la foi dont elle est l’expression vivante. Pour les fidèles du Christ, soucieux de la doctrine de la foi, les difficultés ne peuvent être surmontées que dans l’obéissance au successeur de Pierre. Car c’est seulement dans la communion vivante de l’Église et dans la fidélité à son magistère que la tradition peut transmettre, éclairer et déployer le Depositum fidei (dépôt de la foi) sans jamais l’altérer.
P. N.-D. – Comment comprendre, alors, la levée des excommunications des premiers sacres en 2009 par Benoît XVI ?
A. J. – Lorsqu’il est devenu pape, en 2005, Benoît XVI a voulu reprendre le dialogue avec la Fraternité. Pour cela, celle-ci avait alors posé deux conditions préalables, signes des bonnes dispositions de Rome à son égard. La première, c’est la « libéralisation » de la messe tridentine, et la seconde, c’est la levée des excommunications. Benoît XVI, qui veut essayer d’aboutir, publie alors le motu proprio Summorum pontificum. Puis, en 2009, il lève les excommunications afin de créer un climat apaisé propice aux discussions à venir. Mais cela n’a rien changé à la situation ecclésiale de la Fraternité Saint-Pie X : l’acte schismatique posé en 1988 continue d’exister. Rien n’a été résolu en profondeur : si les évêques ne sont plus frappés de la peine d’excommunication, ils ne sont toujours pas en communion avec l’Église et n’ont pas la possibilité d’y exercer un ministère. Et la Fraternité Saint-Pie X n’a pas de statut canonique.
P. N.-D. – Qu’est-ce que vous craignez, avec ces nouvelles consécrations ?
A. J. – Je crains qu’elles anéantissent les efforts entrepris par le Saint-Siège depuis 2009. Car le pape François a beaucoup fait en faveur des fidèles fréquentant les lieux de culte de la Fraternité. Ainsi, en 2015, pour l’année de la Miséricorde, il avait décidé d’accorder aux prêtres de la Fraternité la faculté d’absoudre validement, ce qui, jusqu’ici, n’était pas le cas. Un autre sacrement était problématique, celui du mariage. Là encore, le pape est intervenu pour demander aux évêques d’accorder, à la demande de la Fraternité, la délégation pour que ces mariages soient valides. Annoncer le 2 février dernier de nouvelles ordinations d’évêques, c’est évidemment prendre le grand risque de perdre ces acquis pastoraux concrets et de ruiner les efforts menés par le Saint-Siège en cette direction. À nouveau, la Fraternité s’érigera en victime de l’intransigeance de Rome à son égard.
P. N.-D. – En 1988, certains, comme vous, sont partis. Est-ce que vous pensez qu’il y aura le même phénomène ?
A. J. – Nous étions onze prêtres et une quinzaine de séminaristes à partir, ce qui était peu. Mais, à partir de 1988, ne rentraient plus à Écône que des vocations très engagées dans cette ligne, parce que ceux qui refusaient les consécrations épiscopales illégitimes s’orientaient vers la Fraternité Saint-Pierre ou d’autres instituts. Par conséquent, je pense qu’il n’y aura pas d’hémorragie. Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura pas quelques départs.
P. N.-D. – Comment regardez-vous cet attrait d’une partie de la jeunesse pour la tradition et la messe tridentine ?
A. J. – La tradition est un mot piégé qu’il faut sans cesse redéfinir. Pour la Fraternité Saint-Pie X, la tradition, c’est l’Église avant Vatican II. Ce qui attire ces jeunes dans la messe tridentine, je le comprends très bien, c’est moins le rite lui-même que l’ambiance liturgique sacrée dans laquelle il baigne. Ma préoccupation, comme prêtre, c’est de manifester que ce que l’on recherche légitimement dans cette liturgie, peut être trouvé dans la messe de Paul VI célébrée (même en français) selon les normes du missel romain actuel. C’est d’ailleurs une préoccupation partagée par le pape et les évêques aujourd’hui. Il n’est pas anodin que les catéchèses de Léon XIV, le mercredi, portent sur ce sujet en ce moment. La question liturgique reste essentielle, car la liturgie est l’expression de la foi de l’Église dans le culte qu’elle rend à Dieu.
P. N.-D. – Les futurs évêques seront donc excommuniés. Mais pour les fidèles, qu’est-ce que cela change ?
A. J. – L’excommunication concerne ceux qui consacrent et ceux qui sont consacrés. Dans le motu proprio de 1988, Jean-Paul II rappelait que « nul ne doit ignorer que l’adhésion formelle au schisme constitue une grave offense à Dieu et comporte l’excommunication prévue par le droit de l’Église ». La question est de savoir ce que signifie adhérer formellement au schisme. Il me semble que les prêtres de la Fraternité Saint-Pie X, en y demeurant, adhèrent à l’acte. En ce qui concerne les fidèles, je suis beaucoup plus mesuré ; que savent-ils vraiment de la situation ? Quelles sont leurs motivations à participer aux célébrations de la Fraternité ? Ce qui est certain, c’est qu’il est toujours problématique de fréquenter une structure qui fait un pas de plus dans la rupture, car, comme le rappelle Jean-Paul II dans Ecclesia Dei, « personne ne peut rester fidèle à la Tradition en rompant le lien ecclésial avec celui à qui le Christ, en la personne de l’apôtre Pierre, a confié le ministère de l’unité dans son Église ».
Propos recueillis par Charlotte Reynaud
Le choix de la rupture. Mgr Lefebvre, Rome, les sacres, 1974-2026 , Albert Jacquemin, Cerf, 2026, 240 p., 20,90 €.
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